Comment aurait-on dû
protéger la galerie d’Apollon au Louvre ?
- 11 minutes de lecture
Christiane Rousseau
professeure émérite de mathématiques (Université de Montréal)
Le 19 octobre 2025, quatre voleurs équipés d’une passerelle s’introduisent par une fenêtre dans la galerie Apollon du Louvre et y dérobent des bijoux historiques d’une valeur inestimable. Le tiers des salles du Louvre, dont la galerie d’Apollon, n’était muni d’aucune caméra. Comment aurait-on dû disposer des caméras en nombre minimum pour surveiller l’ensemble de la galerie, y compris les encoignures de toutes les fenêtres ? En effet, il a fallu moins de huit minutes aux voleurs pour partir avec leur butin. Si on avait pu les voir découper la fenêtre, on aurait économisé de précieuses minutes.
Le problème de la galerie d’art est un domaine de recherche en mathématiques et en informatique, dans ce qu’on appelle la géométrie algorithmique. En même temps, il se prête très bien à une exploration en classe avec des élèves du secondaire. On peut expérimenter avec des galeries simples, deviner la formule générale et comprendre l’algorithme pour placer les caméras.
Le problème mathématique de la galerie d’art
Dans ce problème, on considère une galerie donnée par l’intérieur d’un polygone à n côtés. Et on veut placer des caméras en nombre minimum à des sommets du polygone de manière à surveiller l’ensemble de la galerie.
Regardons un exemple : la figure 1 montre une galerie donnée par un polygone à 11 sommets, et donc 11 côtés.

Figure 1
Plaçons une première caméra rouge à un sommet. Discuter avec les élèves qu’un point de la galerie est surveillé par cette caméra si le segment joignant le point à cette caméra est tout entier inclus dans la galerie.
Figure 2
Sur la figure 2, on a ombré en rouge la zone surveillée par la caméra rouge. Et on voit que cette caméra ne suffit pas à protéger toute la galerie.
Question 1 pour les élèves :
Y a-t-il un sommet où on pourrait placer une unique caméra qui surveillerait toute cette galerie ?
La réponse est non..
Question 2 :
Étant donné la caméra rouge ci-dessus, une deuxième caméra va-t-elle suffire ? Si oui, où la placer ?
La réponse est positive et il y a deux endroits où placer cette deuxième caméra. En voici un sur la figure 3.
Figure 3
Sur cette même figure, on a ombré en bleu la zone surveillée par la caméra bleue.
Et si on superpose les deux zones ombrées en rouge et en bleu sur la figure 4, on voit qu’on surveille toute la galerie.
Figure 4
Question 3 :
Donner toutes les positions de paires de caméras placées en deux sommets qui permettent de surveiller toute la galerie.
On peut ensuite explorer le fait que tous les polygones réguliers peuvent être surveillés par une seule caméra.
Question 4 :
Pourquoi ? Quelle est cette propriété spéciale qui assure qu’une seule caméra suffit ?
C’est que les polygones réguliers sont convexes. Un polygone est convexe si, pour toute paire de points à l’intérieur du polygone, le segment les joignant est entièrement contenu dans le polygone. Notre première galerie n’était pas convexe. La galerie de gauche dans la figure 5 est convexe, alors que celle de droite ne l’est pas.

Figure 5
Lorsque la galerie est convexe, la caméra peut être placée en n’importe quel sommet.
Question 5 :
Est-ce que seuls les polygones convexes peuvent être surveillés par une seule caméra ?
La réponse est négative. Voici des polygones non convexes qui peuvent être surveillés par une seule caméra: à la figure 6, un quadrilatère, et à la figure 7, des pentagones (polygones à 5 côtés). Par contre, la caméra ne peut pas être placée en n’importe quel sommet.
Figure 6

Figure 7
Question 6 :
Pour chacune des galeries des figures 6 et 7, trouver tous les sommets où on peut placer une caméra qui surveillera toute la galerie.
Question 7 :
Trouver une galerie à six sommets qui ne peut être surveillée par une seule caméra. Donner toutes les paires d’emplacements où deux caméras peuvent surveiller cette galerie.
À la figure 8, nous avons une galerie à six sommets qui ne peut être surveillée par une unique caméra, mais qui peut être surveillée par deux caméras.
Figure 8
On affirme maintenant que toute galerie à six sommets peut toujours être surveillée par deux caméras. Bien sûr, cela peut être moins dans des cas particuliers.
Retour sur l’énoncé du problème mathématique de la galerie d’art
Étant donné un nombre n, trouver un nombre K(n) tel que toute galerie polygonale à n sommets (donc n côtés) peut être surveillée par au plus K(n) caméras.
Voici les premières valeurs de K(n) que les élèves peuvent être encouragés à trouver ou vérifier :
| n | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 |
| Kn | 1 | 1 | 1 | 2 | 2 | 2 | 3 | 3 | 3 | 4 |
À ce stade-ci, on peut se demander si les élèves devinent une formule générale ou pas. Sinon, on peut faire remarquer que Kn est le quotient de n par 3 (ou encore la partie entière de n3 que l’on notera [
n3] si le concept de partie entière est accessible aux élèves).
L’exemple de la figure 9 montre qu’on ne peut faire mieux que [
n3].
Figure 9
On peut dessiner une telle galerie à n pointes (n = 5 dans la figure) et 3n sommets qui ne peut être surveillée par moins de n caméras.
Ce qui est intéressant avec le résultat Kn = [
n3], c’est qu’il se prouve à l’aide d’un algorithme qui explique où placer les caméras. Cet algorithme est intéressant à explorer avec les élèves.
L’algorithme pour placer les caméras
Première étape :
On divise la galerie en triangles dont les sommets sont des sommets du polygone. (C’est toujours possible.)
Nous voyons, à la figure 10, une manière de le faire pour notre première galerie.
Figure 10
Deuxième étape :
On colorie les sommets du polygone de trois couleurs, de telle sorte que les sommets de chaque triangle soient de couleurs différentes. (C’est toujours possible.)
Voici, à la figure 11, une manière de le faire.
Figure 11
Cette galerie a 13 sommets : quatre sont verts, quatre sont rouges, et cinq sont bleus.
On place les caméras aux sommets de la couleur apparaissant le moins souvent. Ici, on a le choix entre le rouge ou le vert. L’algorithme nous donne une solution avec quatre caméras. Supposons que les caméras soient placées aux sommets rouges. Chaque triangle a exactement un sommet rouge. Donc, il est surveillé par la caméra placée en ce sommet. Ceci est vrai pour tous les triangles. On en conclut que les caméras rouges surveillent toute la galerie.
La solution n’est pas unique. La figure 12 présente une autre manière de découper la galerie en triangles et de colorier les sommets:
Figure 12
Ici, on a deux sommets verts, six sommets rouges et cinq sommets bleus. On place les caméras aux sommets verts et l’algorithme nous donne une solution à deux caméras, plus économique que la précédente.
L’algorithme peut-il toujours nous donner la solution optimale ? Non, on a eu de la chance avec la galerie précédente. Mais, on voit qu’on a avantage à choisir une division utilisant beaucoup de triangles partageant un même sommet.
Revenons à la galerie d’Apollon
C’est une grande galerie rectangulaire avec des fenêtres sur une longueur. Les murs sont épais si bien que les fenêtres sont enfoncées. On veut surveiller toutes les encoignures des fenêtres. Sinon, une unique caméra suffirait à surveiller la galerie. On représente schématiquement la forme de la galerie incluant les encoignures de fenêtres par le polygone de la figure 13.
Figure 13
(Remarquons qu’on aurait pu allonger la galerie et ajouter des fenêtres.) Voici, à la figure 14, un découpage en triangles et un coloriage associé des sommets.
Figure 14
On a trois fenêtres, quatre sommets rouges, cinq sommets verts et sept sommets bleus. On place donc les caméras aux sommets rouges. L’algorithme, qu’on aurait pu généraliser à plus de fenêtres, nous donne qu’on a besoin d’une caméra de plus que le nombre de fenêtres. En fait, la caméra rouge au coin inférieur droit est inutile.
Il suffit de placer une caméra à chaque fenêtre pour surveiller toute la galerie, y compris les encoignures de fenêtres. Par contre, vous pouvez vous convaincre qu’il est impossible de surveiller toute la galerie sans avoir au moins une caméra à un des quatre sommets associés à chaque fenêtre.
Et pour finir, voici deux galeries sur lesquelles vous pouvez vous amuser à faire marcher l’algorithme.

Figure 15
Figure 16
Une meilleure borne pour les polygones orthogonaux
Un résultat affirme qu’on peut diviser l’intérieur d’un polygone orthogonal en quadrilatères convexes et colorer les sommets du polygone avec quatre couleurs de telle sorte que les sommets de chaque quadrilatère soient de couleurs distinctes.
Comme précédemment, on place les caméras aux sommets de la couleur qui apparait le moins souvent. Cet algorithme donne une meilleure borne pour le nombre maximal de caméras, soit [
n4], dans le cas des polygones orthogonaux. Mais, diviser le polygone en quadrilatères convexes n’est pas toujours facile. On peut commencer la décomposition et se heurter à l’impossibilité de continuer. Il faut alors recommencer.
À la figure 17, voici une décomposition en quadrilatères convexes pour la galerie de la figure 16.
Figure 17
On a 11 sommets rouges, 11 sommets jaunes, 12 sommets verts, 12 sommets bleus. Donc, ceci donne une solution à 11 caméras en les plaçant, soit aux sommets rouges, ou encore aux sommets jaunes. Aucune de ces deux solutions n’est optimale. En effet, la figure 18 montre qu’on peut surveiller la galerie avec sept caméras.
Figure 18
À la figure 19, on voit une solution optimale à trois caméras aux sommets rouges pour la galerie d’Apollon. (Remarque : plusieurs quadrilatères convexes ont l’air de triangles parce qu’ils ont deux côtés alignés. Ceci vient du fait que le polygone initial a quatre côtés sur une même ligne.)
Figure 19
Bref historique et contexte scientifique
Le problème de la galerie d’art a été proposé en 1973 par le mathématicien Victor Klee au mathématicien Václav Chvátal. Ce dernier l’a résolu en 1975. La preuve algorithmique présentée précédemment est celle de Steve Fisk en 1978. Elle utilise des méthodes très importantes dans des problèmes modernes en mathématiques appliquées, soit la décomposition d’un polygone en triangles, appelée triangulation, et le coloriage de graphes : en effet, les sommets du polygone et les arêtes des triangles forment un graphe.
En pratique, même si la méthode est connue, elle n’est pas nécessairement facile à programmer. L’ordinateur ne raisonne pas avec une représentation graphique. La donnée d’un polygone est celle d’une énumération des sommets lorsqu’on parcourt la frontière. Le défi est alors d’écrire un programme qui propose un positionnement de caméras, sans que le temps d’exécution du programme n’explose quand le nombre de sommets est grand.
Références
- C. Rousseau, Surveiller une galerie d’art, Accromath 19.1, 2024.
- Les problèmes de la galerie d’art et de la forteresse, Journée internationale des mathématiques.
- Problème de la galerie d’art, Wikipédia.
- Art Gallery Theorems and Algorithms, par Joseph O’Rourke, Oxford University Press, 1987. (Ce livre de 282 pages qui témoigne de l’ampleur de la recherche sur le sujet est épuisé, mais peut être consulté en ligne.)
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